20.10.09

Les Couleurs de la Toile continue mais change de site...

La deuxième saison du ciné-club Les Couleurs de la Toile reprend au Studio des Ursulines !
Venez découvir notre nouveau site et la nouvelle programmation sur :

www.noiretblanc.latoileasso.com

Restez connectés !


3.7.09

Pourvu que ça continue...


Salut !!!!

Les couleurs de la Toile est maintenant fini... 8 mois de partage, de passions, de débats, bref... de cinéma !!! Un grand MERCI à tout ceux qui nous ont suivi pendant cette belle aventure, à Florian qui nous a ouvert les portes du magnifique Studio et à toute son équipe, à Léa et à l'association ectaetera qui nous ont donné notre bande annonce, à Lucas qui a immortalisé les moments de ce ciné-club, au pintes de guinnes du Pantalon !!!...

et rendez vous à l'année prochaine !!!!

Nous vous tiendrons au courant des nouveautés... entre temps, bonnes vacances !!!

à très vite !

Emilie et Francesco

17.5.09

Takeshi Kitano : cinéaste des extrêmes

par Nicolas Debarle

Capable d’allier l’humour le plus farceur ou la mélancolie la plus poignante à une violence des plus brutales et déchainées, Takeshi Kitano ne connait pas de juste milieu. Ou du moins, chez lui, ce juste milieu ne dure jamais très longtemps… Il faut dire en effet que le fait de grandir dans un quartier fréquenté par des Yakuzas et d’entamer sa carrière comme comique dans une boîte de strip-tease a forcément dû influencer la façon de penser du jeune Kitano. Tout commence lorsque, cherchant à se tailler une réputation dans le monde du spectacle, le futur réalisateur met au point, avec son acolyte, Kiyoshi Kaneko (Beat Kiyoshi), d’acerbes numéros de manzaï (duo comique), qui finissent par le propulser à la télévision, sous le nom de Beat Takeshi. Remarqué par le célèbre et sulfureux cinéaste Nagisa Oshima qui lui confie un rôle – dramatique – dans son film Furyo (1983), Kitano, sur le conseil de son ainé, entreprend d’intégrer le monde du septième art. Profitant de l’abandon d’un réalisateur qui travaillait sur le projet pour le compte des Studios Shôchiku, Kitano en vient à tourner son premier long-métrage, Violent Cop (1989). La dualité qui traversera toute sa filmographie trouve ici ses prémices. Là où un bon nombre de spectateurs japonais pouvaient attendre du cinéaste un film comique, celui-là livre un long-métrage particulièrement violent, empreint, malgré tout de petites touches burlesques. Une même optique relie les films qui s’ensuivent : tout au long des années 90, Kitano semble avoir cherché à casser son image de comique, ou au contraire à la surpasser (Getting Any ? - 1994), en tout cas, à s’en jouer. Depuis le début de sa carrière, le cinéaste s’efforce sans relâche de s’imposer comme un véritable auteur de cinéma.

Un auteur en quête de légitimité

C’est incontestablement dans cette logique que Kitano envisage de réaliser Dolls en 2002 (ce sera, plus tard, contre cette logique qu’il tournera ses deux derniers films, Takeshis’ – 2005, et Glory to the Filmmaker – 2007). Peu après avoir tourné aux Etats-Unis son film le plus violent à ce jour, Aniki, Mon Frère (2000), le cinéaste s’applique à puiser du fonds culturel japonais les éléments constitutifs de son nouveau projet ; comme s’il lui fallait asseoir sa notoriété en rattachant son travail à l’art traditionnel nippon, et notamment au théâtre de poupées (Bunraku).
Le récit de Dolls doit une bonne partie de son inspiration aux œuvres de l’écrivain Monzaemon Chikamatsu (1653-1725), l’équivalent pour le Bunraku de Shakespeare ou de Racine. Transposant l’essence des pièces de Chikamatsu dans le Japon moderne, les trois histoires exposées par le film constituent des variations sur le thème du sacrifice amoureux, cher au dramaturge. Sur le modèle de la pièce (Un Courrier pour l’Enfer) dont Kitano intègre au début de son film la représentation de la scène finale, l’histoire principale de Dolls, celle des « mendiants enchaînés », se nourrit, par ailleurs, d’un motif récurrent dans toute la littérature japonaise, le double suicide (Muri Shinju). Epris l’un pour l’autre comme sous l’effet d’un sortilège, deux amants choisissent de magnifier leur amour en se guidant mutuellement jusque dans la mort…

Peintures

Kitano, il faut le rappeler, est un artiste aux multiples facettes. Parallèlement à sa carrière de réalisateur, d’acteur de cinéma et de comique à la télévision, Kitano exerce occasionnellement les activités de romancier, de poète et de peintre. Bien plus que dans ses autres films, c’est de son propre travail de peintre – qu’on pourrait qualifier de naïf – que le cinéaste se revendique pour réaliser Dolls. Ses tableaux, certes, n’apparaissent pas dans le cours du film (comme c’est le cas dans Hana-Bi - 1997), mais le fait d’imbriquer les unes à la suite des autres les trois histoires du long-métrage le mène à accorder autant d’importance au cheminement dramatique du récit qu’au processus pictural qui en est à la base.
On aurait eu l’habitude de dire à Kitano que ses premiers films ont tendance à privilégier la couleur bleue. Quelque peu surpris, le réalisateur remédie à la situation avec Dolls en accentuant les couleurs qu’il avait l’habitude d’atténuer. Donnant carte blanche au créateur de mode Yohji Yamamoto qui lui confectionne des costumes plus bigarrés les uns que les autres, Kitano réécrit son scénario et décide de découper son film en quatre parties de façon à ce que celles-ci renvoient aux couleurs des quatre saisons et répondent, par ce biais, à l’imagerie traditionnelle nipponne (les cerisiers en fleurs au printemps, la mer et les champs de fleurs en été, les feuilles mortes en automne, la neige en hiver). Quoi de mieux en effet pour exprimer la sublimation d’un amour jusque dans la mort que de filmer le cycle complet des saisons ? Ainsi se voit scellé le concept du film.

Codes culturels

SI Dolls s’appuie sur des références bien précises à la culture nipponne, l’objectif de Kitano, néanmoins, consiste à ne pas renfermer le film sur des codes uniquement lisibles par son public japonais, mais à poser les termes d’un langage quasi universel. De ce langage, le jeu des couleurs passe certainement pour le principal élément moteur.
En fin de compte, le film de Kitano prouve que les cultures, malgré leurs différences, sont capables de communiquer entre elles et de se faire comprendre, sans vraiment avoir besoin de se ressembler. Qui après avoir vu Dolls n’aurait pas envie d’assister à la représentation d’une pièce de théâtre de poupées ?

12.5.09

Pedro Almodóvar, poétique de l’outrance

Flamboyant, viscéral, sensuel… Un cinéma fait de chaleur et de lumière, d’affect et d’amour, de musique et de couleurs… Pedro Almodóvar est certainement l’un des auteurs contemporains populaires dont le cinéma est le plus directement associé, dans l’imaginaire commun, à une esthétique singulière et cohérente. Les premiers souvenirs qui nous parviennent lorsque l’on cherche à évoquer ses films sont bien souvent d’abord des sensations, parmi lesquelles des taches de couleur surgissent, des ambiances qui, toujours, enveloppent les empreintes narratives gravées dans la mémoire. Né le 24 septembre 1951 dans la région certainement la plus austère d’Espagne, la Manche, Pedro Almodóvar Caballero quitte le foyer familial à 15 ans et s’installe à Madrid, sans un seul sou en poche, pour étudier le cinéma alors même que Franco vient juste de fermer l’école officielle de cinéma. Privé de la possibilité d’apprendre le langage cinématographique formel, le jeune Almodóvar décide néanmoins de profiter de la vie culturelle et de la liberté qu’offre Madrid pour s’enrichir de nombreuses autres expériences artistiques, avant de travailler pendant douze ans comme employé de bureau à la Compagnie nationale de téléphone d’Espagne, véritable laboratoire d’étude de la classe moyenne espagnole et de la société de consommation naissante. Après s’être fait remarquer dans le milieu underground grâce à plusieurs courts-métrages réalisés en amateur entre 1972 et 1978, Almodóvar réalise en 1980 Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartier (Pepi, Luci, Bom y otras chicas del montòn), un premier long-métrage qui se caractérise déjà par une grande liberté de ton, évoquant sans ambages sexualité et marginalité. Si, du Labyrinthe des passions (Laberinto de pasiones, 1982) à La Loi du désir (La Ley del deseo, 1987), en passant par Dans les ténèbres (Entre tinieblas, 1983), Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça ? (¿Qué he hecho yo para merecer esto?!!, 1984) et Matador (1986), Almodóvar flirte entre noirceur et légèreté dans le traitement de ces deux thèmes majeurs, c’est avec une comédie de moeurs vaudeville, galerie de portraits résolument virtuose et loufoque (Femmes au bord de la crise de nerfs, Mujeres al borde de un ataque de nervios, 1988) que le cinéaste, devenu l’une des figures de proue de la Movida, connaît la reconnaissance internationale. Attache-moi ! (¡Átame!, 1990) s’inscrit dans cette première veine d’inspiration (dans laquelle se replongera plus tard (1993) Kika), tirée de la culture populaire et du style foisonnant des bandes dessinées, romans-photos et policiers, feuilletons de télévision ou magazines à scandales. Almodóvar dérange, et on le taxe bien souvent de vulgarité. Talons aiguilles (Tacones lejanos, 1991) marque un profond tournant dans la carrière du cinéaste, et fait désormais pencher celle-ci vers l’exploration des codes du mélodrame, délaissant le kitsch à excès qui teintait auparavant les films d’Almodóvar: les références à la culture populaire et les thématiques demeurent, même si le rapport de filiation s’impose comme l’une des principales ; la structure narrative garde de sa densité ; la maîtrise de l’alternance des genres va grandissante ; et la tragédie fait son apparition. Parcourant La Fleur de mon secret (La Flor de mi secreto, 1995), En chair et en os (Carne trémula, 1997), Tout sur ma mère (Todo sobre mi madre, 1999), Parle avec elle (Hable con ella, 2002), La Mauvaise Éducation (La mala educación, 2004), Volver (2006) et Étreintes brisées (Los Abrazos rotos, 2009), séparation, disparition et souffrance sentimentale sont devenues de fidèles compagnes des films du réalisateur. Les récompenses les plus prestigieuses pleuvent, et Almodóvar ne cesse plus désormais de concilier succès populaire et indépendance, anticonformisme, écriture sophistiquée et stylistique très élaborée.

Pop…

Certainement, il y a du Pop art dans les films d’Almodóvar, dont on remarque souvent les couleurs vives et sans lien direct avec la réalité : le cinéaste, qui s’est formé pendant les années 1960, reconnaît lui-même avoir toujours été marqué par l’esthétique pop et par une relation inconsciente avec les couleurs des Caraïbes, « avant même qu’(il) ne les découvre dans leur terre d’origine ». Ainsi, Attache-moi ! se démarque par la présence récurrente du bleu électrique, notamment dans les scènes où se joue la relation amoureuse entre Ricky et Marina : il est présent dans la baignoire de Marina, au centre du cœur de bonbons que lui offre Ricky, sur les murs de la chambre où les amants passent la nuit… Le traitement pictural de l’image, remarquable tout au long de la filmographie d’Almodóvar, est perceptible dès les deux premiers plans du film : dans un premier temps, tandis que le générique est déroulé, apparaît à l’écran un tableau qui, en dédoublant plusieurs fois deux icônes religieuses au sein de son cadre, témoigne autant de l’ironie propre au cinéaste dans son traitement de la religion, que d’un véritable hommage rendu au maître du Pop art, Andy Warhol. Puis vient un fondu de peinture à photo qui impose immédiatement une certaine distanciation vis-à-vis de l’image : la représentation est de nouveau désignée, devient elle-même le sujet de l’image. Almodóvar, qui n’a jamais caché son admiration pour le travail de Douglas Sirk, prolonge ici également les innombrables mises en abyme visuelles qui composent la filmographie mélodramatique du cinéaste américain, notamment dans Tout ce que le ciel permet (1955) et Mirage de la vie (1959).

Kitsch…

Si Attache-moi !, comme tous les films d’Almodóvar de la « première génération », reprend les couleurs brillantes du technicolor des films de Sirk, des tonalités vives dignes du fauvisme et issues de l’esthétique pop, celles-ci pourtant imprègnent bien souvent, chez le cinéaste espagnol, d’un sentiment de factice qui les fait qualifier de « kitsch ». Le tournage en studio permet en effet à Almodóvar de travailler à l’extrême les décors d’intérieurs qui jamais ne donnent l’impression qu’on y vit réellement : inauthentiques, ces derniers, ainsi que couleurs et lumière, semblent accentuer plus que nulle part ailleurs le pouvoir démiurgique du cinéaste, en lui permettant à la fois plus de démesure et davantage de retenue, de précision. Car pour Almodóvar, l’acte de filmer ne consiste pas à imiter la réalité, mais à la transcender : à l’instar de la peinture, la catharsis doit, au cinéma, s’exercer à partir de situations, de personnages, de répliques et, surtout, d’une image qui « sonnent faux » mais qui touchent au plus profond de chacun, de façon viscérale. Ainsi, le filtre qu’appose le regard d’Almodóvar sur le monde qui l’entoure, en explosant la réalité, met en lumière, ou plutôt « en couleur », certains aspects de cette dernière, les déformant à l’extrême afin de mieux les faire ressentir au spectateur. Le cinéaste ne souhaite pas capter des instants préservés de la réalité, mais en proposer une vision personnelle aussi proche que possible de son caractère universel, essentiel : une vision construite minutieusement, rendue absolument cohérente par le travail formel. Ainsi, de la même manière que certains de ses personnages, Almodóvar travestit le monde afin de le décrire de façon plus poussée, plus exacte. Comme l’indique le réalisateur, si « la façon dont (il) utilise la couleur dans ses films n’est absolument pas réaliste », c’est sans doute car « derrière les couleurs qu(il) choisit se trouve toujours une intention dramatique », car « à travers les couleurs et la lumière, on essaie toujours de provoquer une émotion ». En réalité, c’est la prise en compte du caractère artificiel induit par l’acte même de représenter dont témoigne l’esthétique kitsch de chacun des éléments qui entrent en jeu dans l’image – couleur, lumière, décoration, costumes – des films d’Almodóvar. C’est sans doute là que réside le point de tension cinématographique d’un cinéaste qui se décrit lui-même comme paradoxal : une esthétique baroque, extrêmement travaillée, à la limite de l’artifice pur, pour une substance d’un réalisme presque « sensuel », une liberté de ton plus grande encore que la liberté formelle affichée.

Et insolent.

Si décor, couleurs et lumière ont tant d’importance dans les films d’Almodóvar, c’est donc qu’ils expriment perpétuellement la dramaturgie, accompagnant ou annonçant l’action : le bleu électrique d’Attache-moi ! appelle ainsi, par exemple, aux notions et « sensations » de maternité, volupté, spiritualité autant que de peur. Véritable prolepse stylistique et narratologique tout au long de la filmographie du cinéaste, la couleur annonce à la fois les ambiances et les éléments dramaturgiques à venir dans la suite de l’œuvre. Il s’agit de susciter chez le spectateur l’adhésion au récit, au propos tenu sur le monde, par un mouvement spontané et affectif très sincère : en d’autres termes, il s’agit de créer chez lui des émotions qui soient les catalyseurs d’une appréhension du monde singulière. Ainsi, ce cinéma impressionniste fonctionnerait par touches expressives, saturées localement d’éléments stylistiques, qui ne prennent leur sens véritable et global qu’une fois les sens impressionnés. Les éléments de l’image tracent ainsi des parallèles : ces mêmes icônes religieuses filmées dès le premier plan du film annoncent d’emblée l’approche presque masochiste de l’amour développée dans le film : un amour-souffrance, dépendance, une véritable drogue. Enfermés au sein d’un huis clos, les amants d’Attache-moi ! obéissent aux exigences de la drogue comme au désir de l’autre, et c’est l’accoutumance créée par le dévouement parfois violent de Ricky, qui finit par séduire Marina. Reprenant la stylistique technicolor des productions hollywoodiennes politiquement correctes des années 50, Almodóvar met ainsi en scène des amours débridées, et offre une représentation de l’amour absolument décomplexée, d’une grande sincérité. Les correspondances sémantiques habituelles sont renversées, ou plutôt précisées : la sacralité de l’amour est réelle, mais de manière différente de ce qu’affirme l’Église ; le machisme masculin trouve un écho dans une forme de masochisme féminin ; certaines dépendances sont positives. Cette belle insolence dans la représentation de l’amour physique, que l’on retrouve dans chacun des films du cinéaste, trouve pourtant ici son point culminant en ce qu’elle constitue l’aboutissement dramaturgique heureux du film entier : jamais plus, dans la carrière d’un cinéaste dont le dernier film s’intitule explicitement « Étreintes brisées », l’on ne retrouvera une vision aussi légère et salvatrice de l’amour…

par Mathilde Durieux

30.3.09

L’enfant prodige du cinéma américain




Par Marion Polirsztok

Avec ses 5 longs métrages, Paul Thomas Anderson s’est imposé comme un des cinéastes les plus intéressants de la dernière décennie. P.T. Anderson, né en 1970 en Californie, est le fils d’un doubleur travaillant à Hollywood. Il mène une enfance turbulente où il change régulièrement d’école ; à 12 ans il reçoit de son père sa première caméra et réalise des petits films amateurs : il décide de devenir cinéaste. Mais il renonce à suivre l’enseignement de la New York University School et apprend sur le terrain. Il se rend à Los Angeles où il travaille comme assistant de production à la télévision. Son premier court-métrage, Cigarettes and Coffee (avec Philip Baker Hall, interprète de Sidney), est remarqué au festival de Sundance en 1993. Anderson peut alors tourner son premier long-métrage, Sidney (Hard Eight, 1996), puis Boogie Nights. Le succès rencontré lui permet de réaliser Magnolia avec un grand contrôle. Il crée d’ailleurs sa propre société de production, Ghoulardi. En 2002 il réalise Punch-Drunk Love, qui reçoit le prix de la mise en scène au festival de Cannes. « J’ai cherché à réaliser un film de pur divertissement, un film qui marche auprès du public ! », déclarait Anderson. Mais l’accueil du public fut mitigé, et la critique, tout en saluant son inventivité formelle, le considéra comme moins parfait que les autres films. Puis il consacre cinq années à l’adaptation de Oil ! d’Upton Sinclair, There Will Be Blood (2007). L’éclectisme des films rend leur abord à première vue difficile. Plutôt que d’y traquer le style, les thèmes de prédilection, voire la biographie du réalisateur (perspective auteuriste), les films gagneraient à être dans la conjoncture contemporaine. Dans cette perspective, on peut faire l’hypothèse que les films de Paul Thomas Anderson sont des films néoclassiques .

Les genres aujourd’hui

Prenant acte de ce que, pour le dire rapidement, l’ère classique de Hollywood s’est achevée, le néoclacissisme reconvoque et réinvente ce référent qu’est, pour le cinéma américain, l’art hollywoodien (et notamment sa plus grande réussite artistique que furent les genres). Par exemple, les films les plus manifestes de ce moment néo-classique sont sans doute ceux de Clint Eastwood. Mais il faut insister sur le point que la reprise du genre ne peut pas être pure répétition, elle nécessite une création, au plus loin de la réaction académique et du formalisme vain ; c’est bien souvent le cinéma moderne qui permet de forcer les genres, c’est-à-dire de les mettre à l’épreuve : que peuvent-ils supporter d’élasticité, jusqu’où peuvent-ils être modernisés ? Mais aussi qu’ont-ils encore à nous dire aujourd’hui, pour une pensée véritable du présent ?
Les films de Paul Thomas Anderson présentent tous « une puissante intellectualité » (Alain Badiou) du cinéma, une reprise des genres face à la nécessité et même l’urgence d’une pensée de l’Amérique, pensée qui se donne souvent dans la question fondamentale du cinéma américain des rapports père-fils (Sidney, Magnolia, There Will Be Blood). Sidney mesure les ravages de l’individualisme égoïste à l’aune du film noir et de la fable édifiante à la Capra ; Magnolia est un film d’une extraordinaire complexité, presque baroque (on a souvent parlé de son aspect choral), oscillant entre le mélodrame et la fable symbolique, une allégorie de l’humanité menacée dans l’hypothèse que « l’humanité c’est l’amour».

La conquête du courage

Punch-Drunk Love est un film déconcertant, déroutant, qui requiert de son spectateur une grande confiance. Son rythme fabuleux et sa grande liberté formelle nous mènent aux frontières de plusieurs genres et de plusieurs tonalités. Ainsi la situation globale de comédie, qui déploie le motif de la rencontre amoureuse et de ses promesses, est tout d’abord infléchie par le burlesque (mais ce n’est pas le burlesque de la comédie américaine « trash » contemporaine). Le personnage de Barry Egan (Adam Sandler), est proche de ceux interprétés par Jerry Lewis : asocial, excentrique dans son costume bleu, timide avec les femmes, il est ce personnage diagonal qui dans sa course incessante et son errance traverse et se heurte aux situations et en révèle de nouveaux possibles. On ne sait jamais quelle direction le film va prendre : c’est bien le personnage de Barry qui permet d’en « tenir » le fil. Et les gags subtils, non soulignés à la manière de Jacques Tati (référence de Paul Thomas Anderson), ces chutes, ces accidents soudains, le décor en destruction, font surgir la part de chaos du monde dans l’intensité de l’évènement qu’est la rencontre amoureuse. Tous ces gags sont comme l’onde de choc de l’accident de voiture qui ouvre le film dans une tonalité fantastique : par cette brèche, dans cette impasse de zone industrielle peut s’échouer quelque chose du monde : un harmonium. Est-on bien sûr de ce que l’on a vu ? Cet accident a-t-il eu lieu ou pas ? L’évènement par son caractère évanouissant requiert de se prononcer sur ce qui a eu lieu (une rencontre), de prendre des décisions dont l’harmonium sera tout au long du film comme le support. S’initie alors pour Barry un processus de maturation, de devenir adulte, qui par moments apparente le film à un conte cauchemardesque à la violence exacerbée et rarement aperçue dans un genre comme la comédie. Barry doit faire face à tout ce qui le menace et menace son amour, en affrontant ses sept sœurs insupportables et castratrices, en affrontant les quatre frères voyous (réminiscence du film noir), mais surtout en affrontant ses propres peurs qui l’empêchent de grandir. C’est à la violence du monde et à sa propre violence qu’il doit faire face. Son courage est celui de résister et de prendre des décisions : « il fait un vrai choix » (P.T. Anderson). Mais la violence indéniable du film ne nous écrase pas, comme elle n’écrase pas le personnage dont les forces se trouvent décuplées par l’amour. « L’amour enchante le monde » : le film semble reprendre à son compte cette vérité de la comédie musicale. La musique, les couleurs, mais aussi une certaine forme de danse, de chorégraphie du Deux, confèrent au film une tonalité lyrique qui finit par emporter les autres. Les bruits bizarres, les chansons et le thème du film (qui pourrait faire penser à une musique de Nino Rota) sont le bruit des affects des personnages : ils ne chantent pas mais « ça » chante en eux. La musique trace, avec les couleurs saturées des costumes, des décors, et des tableaux numériques de Jeremy Blake, une sorte d’échographie de l’amour qui rend manifeste l’abstraction et l’inventivité de ce film.

Lectures :

L’art du cinéma n°38, Hiver 2002-2003, John Sayles / Paul Thomas Anderson Pierre Eisenreich,
« Punch-Drunk Love. Big Fun.», Positif n°499, septembre 2002, pp.31-32
Frank Garbarz et Yan Tobin,
« Entretien avec Paul Thomas Anderson. En pensant sans cesse à Jacques Tati », Positif n°499, septembre 2002, pp.33-35
Clélia Cohen,
« Vignettes », Cahiers du cinéma n°569, juin 2002
Sébastien Bénédict,
« Punch-Drunk Love », Cahiers du cinéma n°475, janvier 2003
Sharon Waxman,
Les six samouraïs. Hollywood somnolait, ils l’ont réveillé ! Steven Soderbergh, Quentin Tarantino, David O. Russell, David Fincher, Paul Thomas Anderson, Spike Jonze, traduit de l’anglais pas Maxime Odradeck et Claire Réach, Paris, Calmann-Lévy, 2007

24.3.09

Prochaine séance : Punch Drunk Love - 2 avril 09


Le ciné-club du mois d’avril vous invite à découvrir un film méconnu d’un enfant prodige d’Hollywood : Paul Thomas Anderson. Cinéaste parmi les plus prometteurs de sa génération, il s’était fait remarquer vers la fin des années 90 grâce notamment à Boogie Nights, succès qu’il avait confirmé en 2000, lors de l’ours d’or au festival de Berlin pour son film fleuve de trois heures : Magnolia.
Ambitieux, son dernier opus a été le très remarqué (également par notre rédaction) There Will be Blood, fresque de la montée du capitalisme aux Etats Unis, vue à travers le prisme de l’ascension d’un pétrolier américain.


Prix de la mise en scène à Cannes, en 2002, Punch Drunk Love fait figure d’exception dans l’œuvre de ce cinéaste : une parenthèse légère, toute en couleurs, qui pourtant ne manque pas de maîtrise et de choix chromatiques audacieux, à la limite de l’expérimentation…

Histoire, intemporelle, de le rencontre amoureuse entre un M. Toutlemonde un peu gauche ( Barry Egan interprété par Adam Sandler) et une charmante blonde ( Lena Leonard - Emily Watson ), le film nous plonge avec bonheur dans un univers coloré et drôle, dans lequel le cinéaste s’amuse à grossir les obsessions de la société américaine jusqu’au paroxysme…

Une belle occasion pour découvrir un film malheureusement méconnu, qui sait marier la légèreté de ton à une richesse esthétique rare…

On vous attend !

4.3.09

Agnès Varda, le cinécrivain...


Durant toute sa carrière, Agnès Varda a toujours cultivé la différence et les contrastes. Cinéaste colorée (aussi bien dans ses films que dans la vie), fantaisiste de la caméra, ses films forment des patchworks qu’elle déploie grâce à un minutieux travail de l’image, une obsession du cadre, et forment de réelles déclarations envers l’humain. A la croisée entre documentaire et fiction, Agnès Varda ne cherche pas exactement la réalité, mais sa représentation subjective, qu’elle nous propose par la mise en image de son regard d’artiste totale, jongleuse. Poète de l’image ou peintre du texte ? Son œuvre cinématographique se nourrit de ses multiples activités artistiques et ne revendique aucune réelle filiation cinéphile, à part les possibles de son imagination.

Des débuts en dehors du cinéma…

Née en 1928, sa famille fuit sa Belgique natale bombardée en 1940. Elle passera son adolescence dans la ville française de Sète, avant de rejoindre la capitale pour y faire ses études, d’abord en philosophie, puis en histoire de l’art à l’Ecole du Louvre, avant de s’orienter vers la pratique professionnelle de la photographie. Son CAP de photographe en poche, elle débute sa carrière comme photographe d’œuvres d’art.
Jusqu’au début des années 50, la carrière d’Agnès est donc entièrement guidée par sa passion pour la littérature et la peinture, mais en aucun cas pour le cinéma qu’elle ne connaît pas : elle confesse qu’à l’âge de 25 ans, elle n’avait eu l’occasion de voir que 5 films ! Et qualifie d’ailleurs son éducation artistique par la comparaison suivante : « Je ne viens pas du cinéma, je n’étais donc pas un rat de cinémathèque, j’étais une souris de rien du tout, de musée peut être, de théâtre aussi ».
Le théâtre entrera dans sa vie par l’intermédiaire de Jean Vilar (camarade Sétois) qui lui propose de couvrir ses activités au TNP et au Festival d’Avignon qu’il vient de créer. De 1948 à 1960, Agnès Varda sera ainsi la photographe officielle du Festival d’Avignon. Sa fine observation des acteurs, son regard sur le vif et hors-cadre de la scène lui permettent de se créer un nom. Elle travaille progressivement dans de nombreux magazines, sur des dossiers portant sur la condition de la femme ou encore de grands reportages. Avec cela, elle sort du monde de la scène pour porter son regard sur le monde. Mais il s’agira toujours pour elle d’apprendre à montrer les gens, et ce à la manière Varda… Avec implication, simplicité, en s’attachant aux détails du quotidien, aux gens oubliés, aux marginaux, aux contrastes… Elle juge ce travail de photographe du réel comme un apprentissage à porter son objectif sur les gens (qu’il s’agisse d’un appareil photo, cinématographique ou vidéo), à les apprivoiser pour mieux les capter.

… pour en faire par la suite à sa manière

Après ce travail photographique, Agnès Varda qualifie de logique le désir qu’elle a éprouvé à mettre en mouvement ses images sans pour autant connaître le 7ème art. Agnès Varda se lancera donc avec l’innocence des débuts dans la réalisation de son premier long-métrage La pointe courte en 1954. Avec Alain Resnais comme monteur, la jeune Agnès applique au cinéma son regard et ses méthodes de photographe. Le scénario est une suite de réflexions écrites, d’images… un collage, qu’elle recolle au montage, à l’instinct… Cette extrême liberté dans la forme, la beauté plastique de ses cadres, inspirent un renouveau cinématographique qui ne tardera pas à se faire appeler la Nouvelle Vague. Et ce groupe de jeunes réalisateurs critiques « rats de cinémathèque », reconnaît comme manifeste son deuxième film Cléo de 5 à 7 (1961), qui suit les déambulations parisiennes d’une belle chanteuse attendant des résultats médicaux durant deux heures.

Entre 1954 et 1960, Agnès Varda cultivera ses deux casquettes de Réalisatrice – Photographe. Ses deux métiers se nourrissent l’un l’autre et finissent de la catégoriser comme « autre » dans les filiations cinéphiles (Resnais dit reconnaître du Visconti, du Fellini dans le cinéma de Varda, alors qu’elle lui répond par l’interrogation : qui sont-ils ?). Dès cette première époque, elle affirme ce qui formera les quelques incontournables du « style » Varda ; principalement sa méthode de travail : la « cinécriture ». Ce mot, inventé par elle-même, qualifie son postulat cinématographique : « c’est de l’image que doit naître l’histoire et non l’inverse », et peut se définir par « l'ensemble des choix et des intuitions - avant et pendant le tournage jusqu'à la fin du montage - qui définissent l'écriture du film, son style». Ses films naissent donc progressivement, par petit bout, d’une suite de feuilles gribouillées de notes, de pensées, de dessins et surtout d’images, qu’elle anime progressivement en les mettant bout à bout… Sa filiation dans la Nouvelle vague s’affirme aussi par ses prises de positions : « l’auteur reste et demeure celui qui est simplement derrière la caméra », ou encore par la seule utilité qu’elle trouve dans le scénario : trouver des financements…
L’artiste Varda se veut libre et n’entend limiter sa création par aucun cadre. Elle se laisse porter du court (L’Opéra-Mouffe 1958, Réponse de femmes en 1975), au long-métrage (Sans toits ni loi 1985, Kung Fu Master en 1989), alternant documentaire (Daguerréotypes 1975, Les glaneurs et la glaneuses 1999) et/ou la fiction (Nausicaa 1970, Les plages d’Agnès 2008), les projets personnels (Le Bonheur 1964, Les créatures 1965) et les commandes (Ô saisons, ô chateaux 1956), Paris (Cléo de 5 à 7 1961) et Los Angeles (Lions Love 1969) où elle accompagne son mari, Jacques Demy et comptera comme amis et collègues l’encore inconnu Harrison Ford ou les plus populaires Andy Warhol et Jim Morrison.
Cette liberté, elle la tient par sa toute première volonté : être sa propre productrice, grâce à la création, dès son premier film, de la société Ciné-Tamaris située dans l’immeuble de la rue Daguerre du 14ème arrondissement de Paris, qu’elle n’a pas quitté depuis 1951.

Cherchant perpétuellement de nouvelles manières d’écrire son journal intime filmé, Varda a participé durant toute sa carrière au renouvellement de la réalisation cinématographique. La Nouvelle vague d’abord, puis sa période américaine et enfin en 1999 avec Les glaneurs la glaneuse, premier film entièrement réalisé avec une « petite » caméra numérique. Documentaire à la première personne, elle glane des informations sur un métier, une France disparaissant (les glaneurs dans les cultures de pomme de terre), sur sa vieillesse, ses souvenirs… Son dernier film Les plages d’Agnès (2008) s’inscrit d’ailleurs dans ce dernier parti pris cinématographique. Elle se filme et affirme son travail artistique, qui associe un sens aigu de l'image (du cadre, de la composition, de la tension interne du plan) à l'intervention directe de l'auteur (son commentaire, souvent sa propre voix).

L’amour cinéma avec Demy

La vie-œuvre de Varda sera guidée par l’amour qu’elle porte au réalisateur qui a été son mari de 1962 à 1990, année de sa mort, Jacques Demy. Ensemble ils ont partagé leur passion du cinéma (qu’ils pratiquaient indépendamment), eu un enfant (l’acteur Matthieu Demy), éduqué sa première fille (Rosalie, aujourd’hui costumière)… Cet amour inconditionnel, elle le met en image dans un film hommage à l’homme : Jacquot de Nantes (1991), réalisé juste avant la mort de Demy (il décèdera quelques jours après la fin du tournage). Bien que fictionnel, le film s’attache à présenter avec exactitude l’enfance du réalisateur et la France de la seconde guerre mondiale, de la démocratisation du cinéma, des chanteurs populaires…
Jacquot de Nantes constitue aussi un exemple du style "Varda". Comme à son habitude, elle « use » de nombreux « outils » dont elle seule à la recette. Une construction que l’on pourrait qualifier de bouclée lui permet de faire dialoguer ses réflexions et porter un nouveau regard sur l’histoire, la vie de son mari, la passion qu’il portait envers le cinéma et sa fin que l’on sent si proche… Le cinéma de Varda est encore une fois riche et appelle à l’ensemble de ses influences pluri-techniques et pluri-artistiques: des cadres parfaits, une polychromie de la l’image, une mise en scène qui rappelle le théâtre. Varda l’auteur n’oublie pas de signer son film en s’y impliquant directement par l’usage de sa propre voix. Simple narratrice, compteur virtuose de l’image… Varda nous offre encore à l’écran son regard qu’on a envie de répéter à l’infini : « de l’Amour, de l’amour, que de l’amour, rien que l’amour… encore et toujours… »

Filmographie :

1954 Pointe Courte (La)
1961 Cléo de 5 à 7
1964 Bonheur (Le)
1965 Créatures (Les)
1967 Loin du Vietnam
1969 Lions love
1970 Nausicaa
1975 Daguerréotypes
1976 une chante, l'autre pas (L')
1980 Documenteur
1980 Mur murs
1985 Sans toit ni loi
1987 Jane B. par Agnès V.
1987 Kung-fu master
1990 Jacquot de Nantes
1992 Demoiselles ont eu 25 ans (Les)
1994 Cent et une nuits (Les)
1995 Univers de Jacques Demy (L')
1999 Glaneurs et la glaneuse (Les)
2002 Deux ans après
2004 Quelques veuves de Noirmoutier
2006 Plages d'Agnès (Les)

1956 Ô saisons, ô châteaux
1958 Du côté de la côte
1958 Opéra-Mouffe (L')
1959 Cocotte d'azur (La)
1964 Salut les Cubains
1966 Elsa la rose
1967 Oncle Yanko
1969 Black panthers
1975 Réponses de femmes
1977 Plaisir d'amour en Iran
1982 Ulysse
1984 7 P., cuis., s. de b... (A SAISIR)
1984 Dites cariatides (Les)
1986 T'as de beaux escaliers, tu sais
2003 Lion volatil (Le)
2004 Ydessa, les ours et etc.

2.3.09

31.1.09

J’ai engagé un tueur d’Aki Kaurismäki

Par Nicolas Debarle

Tourner à Londres, loin d’Helsinki

J’ai engagé un tueur intervient dans la filmographie d’Aki Kaurismäki à une période charnière de remise en question. Peu après avoir quitté la Finlande pour suivre les Leningrad Cowboys lors de leur (fausse) tournée aux Etats-Unis et au Mexique, le cinéaste décide de tourner deux longs-métrages, en Angleterre, puis en France, et de laisser de côté, pour un temps, la ville d’Helsinki qu’il prétend connaitre au millimètre près. Tourné dans la banlieue de Londres en 1990, J’ai engagé un tueur, le premier film de ce diptyque européen, répond par voie de faits à deux désirs distincts : d’un côté, l’envie de s’implanter dans de nouveaux décors, de travailler au sein de nouveaux cadres de production et de profiter, d’un autre côté, de l’opportunité d’un tel dépaysement pour se revendiquer de nouvelles formes cinématographiques.

Tant sur le plan géographique que d’un point de vue esthétique, il s’agit bien pour le cinéaste de se redonner du souffle et d’empêcher coûte que coûte la sclérose de son cinéma. Malgré la finesse de leur portée émotionnelle, les formes tragiques et amères de La Fille aux Allumettes (1990) – le dernier film authentiquement finlandais de Kaurismäki, à cette période – ont ceci d’alarmant pour un cinéaste en quête de légitimité qu’elles débouchent sur une conception de la mise en scène d’une telle radicalité qu’il parait vain de la poursuivre consciencieusement. Film du réapprentissage et de l’adaptation (au sens où l’on s’adapte à un pays et à des coutumes étrangères), J’ai engagé un tueur se définit, par l’identité même de son projet, comme un film ouvert à de nouveaux horizons, à d’inédites correspondances.

Un réseau de références

Le long-métrage anglais de Kaurismäki (le seul, en effet, dans sa filmographie) se situe au croisement de deux postures complémentaires. Le point de départ du récit, sa situation générale, amorce une trajectoire thématique souvent empruntée dans les films du cinéaste finlandais : l’exclusion, le chômage et la détresse, tant matérielle que psychologique, qui s’ensuit. Accablé et replié sur lui-même, Henri Boulanger, le personnage principal du film, un français exilé à Londres, est séparé, dès les premiers plans, de la société dans laquelle il vit. Suscitant l’indifférence de ses collègues de travail, le protagoniste s’isole au point de passer à leur égard pour un véritable fantôme. Suite à son licenciement, le protagoniste finit par ne plus penser qu’à une chose : le suicide. Passé maître dans l’art de scruter la vie des marginaux et autres laissés-pour-compte des sociétés modernes, Kaurismäki commence d’abord par trouver à Londres ce qu’il avait précisément laissé à Helsinki… De même, les premiers plans sur la capitale anglaise affichent une étonnante ressemblance avec les vues urbaines des précédents films. Le parti pris est le même : de Londres, nous ne verrons que les faubourgs – cadre de vie de toute sorte de petites gens.

Filmer Londres, en effet, pour Kaurismäki, ne consiste pas à placer la caméra devant Piccadilly Circus et à faire en sorte que quelques bus rouges passent à travers le champ. Bien plus subtile et soignée que cela, la représentation de Londres n’engage aucune sorte de cliché touristique, mais repose sur un réseau de références proprement cinématographiques. La ville, tout au long du film, ne renvoie jamais à elle-même, mais aux images que le cinéma a su, peu à peu, fabriquer d’elle. Ainsi, à l’instar du personnage principal, Londres pourrait bien, à son tour, n’être que le fantôme de lui-même.

Cinéphile des plus avertis, Kaurismäki n’a jamais caché, depuis le début de sa carrière, ses nombreuses sources d’inspiration (Renoir, De Sica, Ozu, Hawks, Sirk, Capra, Bresson, Godard… etc.). Celles-ci, d’une certaine façon, ont tendance à former un capital plus ou moins valorisé dont chaque film mis en chantier libère une partie des ressources. De par la tournure dramatique de son intrigue, son attachement à une forme de burlesque dérisoire et son ambiance brumeuse caractéristique, J’ai engagé un tueur souligne une forte filiation avec des genres aussi divers que le film noir (Powell, Hitchcock), la comédie sociale du type des Studios Ealing (Tueurs de dames de Mackendrick) et le film de vampire de l’époque du muet (Nosferatu de Murnau). Si le fait de tourner à Londres permet au cinéaste d’aborder certains genres cinématographiques en toute impunité, ces derniers, en retour, lui fournissent les outils nécessaires au déploiement de sa propre stylistique.

Vampirisme cinématographique

On sait l’importance que peut tenir le cinéma dit classique, ou plus généralement, celui des temps anciens dans les films de Kaurismäki. Ce n’est pas un hasard, en effet, si celui-ci a réalisé Juha en 1999, « le dernier film muet du XXème siècle ». Le cinéaste, incontestablement, montre une préférence pour les formes simples et sommaires telles qu’elles ont été pratiquées, selon les réalisateurs, à différentes périodes de l’Histoire du cinéma. Peut-on pour autant avancer l’idée que les films de Kaurismäki relèvent d’un cinéma rétrograde, conçu dans le seul but de raviver les ombres du passé ?

La présence de Jean-Pierre Léaud dans le rôle principal du film détonne quant à la cohérence des repères cinématographiques établis. Outre le caractère anecdotique d’un tel choix de casting (Léaud renvoie, bien évidement, à la Nouvelle Vague française dans la mesure où le film pourrait très bien se dérouler quelque part à la suite des aventures d’Antoine Doinel, celui-ci ayant raté la carrière à laquelle il s’était destiné), l’interprétation très particulière du personnage d’Henri par Léaud (une interprétation à la Matti Pellonpää – acteur fétiche de Kaurismäki – faisant passer le tragique des situations sous le couvert d’un certain burlesque) vise à court-circuiter l’ensemble des codes dramaturgiques sous-jacents à l’élaboration du film. Léaud, constamment, façonne son personnage de l’extérieur et semble toujours en train de se regarder jouer. Ses réactions, aussi peu naturelles qu’elles puissent paraitre, marquent d’un bout à l’autre du film une remarquable volonté de distanciation.

Relégué en dehors de l’atypique cheminement du drame, le spectateur en vient plus à découvrir les choses et à se laisser surprendre par elles qu’à les reconnaitre et les identifier. Le réel, toujours chez Kaurismäki, n’est jamais donné pour lui-même. Les événements, en général, ne se déroulent pas comme ils devraient logiquement le faire (un exemple : pourquoi se soucier d’un bouquet de fleurs comme le font les deux protagonistes principaux alors qu’un tueur à ce moment est à leurs trousses ?). L’essentiel de l’approche stylistique du cinéaste concoure, dans cette optique, à souligner les différences qualitatives entre les événements proprement dits et leur représentation dans le tissu filmique. « Réaliste », Kaurismäki l’est sûrement si l’on se réfère à la situation psychologique et sociale brossée par le film, mais en aucun cas si l’on considère les tenants singuliers de la mise en scène.

Question de découpage, tout d’abord : le film comprend un nombre important d’ellipses temporelles à travers lesquelles se profile le rejet des formes traditionnelles de la continuité narrative. Le long-métrage, de fait, se voit construit sur la base d’une succession de saynètes. Ce qui se passe à l’écran ne concerne pas tant l’évolution psychologique des personnages, mais plus précisément l’amorce ou le point d’aboutissement de cette même évolution. Souvent fixe et particulièrement tranché, le cadre tend, de son côté, à resserrer les éléments dans le champ de la caméra et à isoler les personnages sur eux-mêmes.

Jouant la carte du minimalisme laconique, Kaurismäki se livre à une stricte économie de moyens et élimine de son film toute expression superflue. Les dialogues, les mouvements de caméra et tout procédé de signification sont restreints à leur plus simple ajustement. Il suffit, en ce sens, d’une parole, d’un geste ou d’un regard pour épuiser toute l’étendue du possible. Cherchant bien plus à composer avec le réel qu’à le reproduire pour ce qu’il est, Kaurismäki s’oppose, non sans ingéniosité, à la transparence cinématographique telle qu’Hollywood a pu la définir au fil de son Histoire. Film foncièrement vampirique, J’ai engagé un tueur revisite un certain nombre de genres on ne peut plus classiques, à l’aune d’une conception sensiblement plus moderne du cinéma, du type Nouvelle Vague.

Surfaces, couleurs et musiques

J’ai engagé un tueur répond, en tout et pour tout, à une double opération de sélection et de condensation des moyens expressifs propres au septième art. Synthétisant le réel pour le tirer tantôt vers le pathétique, tantôt vers le burlesque, et souvent vers les deux à la fois, Kaurismäki renverse le processus expressif traditionnellement adopté par la plupart des films de fiction. Il ne s’agit plus de retenir du monde l’expression d’une idée, mais, tout au contraire, de retenir d’une idée l’effervescence d’un monde.

De même que l’idée de solitude est directement exprimée par l’utilisation des cadrages, le thème central du film – la rencontre amoureuse – se voit introduit, quant à lui, par l’utilisation des couleurs, le langage même des images. On peut facilement remarquer qu’un fort contraste se créé entre deux gammes de couleurs largement employées au cours du film. Associées au cadre de vie du personnage d’Henri – cadre de vie qui, à l’image de ce dernier, se définit par son aspect morne et triste, les couleurs froides que sont le bleu et le vert s’insinuent partout là où le personnage semble en plein désarroi existentiel. L’appartement d’Henri – lieu où s’accomplit le plus nettement la solitude du protagoniste – apparait à l’écran sous des teintes bleuâtres particulièrement ombragées et menaçantes. , la rencontre avec l’être aimé, Margaret, la vendeuse de fleurs, se traduit par une vive irruption de la couleur rouge – couleur qui, associée au jaune, se porte pour la première fois sur un personnage et ne cesse, d’une manière ou d’une autre, de renvoyer à la question du désir

Ainsi, avant même que le couple finisse par s’entendre et que les genres sexuels finissent par se rejoindre, le film suggère la réciprocité des deux protagonistes par la réunion des couleurs froides et des couleurs chaudes. Vient alors se greffer, sur un second plan, le noir qui, opposé aux contrastes des couleurs, symbolise le souffle de la mort planant au-dessus du personnage principal. L’idée est évidente dans la mesure où le noir, dans la dernière séquence, envahit presque toute l’image. Tous ces rapports chromatiques, de plus, se voient soulignés par la quasi-absence de profondeur de champ. L’image, en effet, est appréhendée comme une simple surface sur laquelle s’entremêlent plusieurs plans colorés, en adéquation avec le ressenti du personnage central.

L’utilisation de la musique, en parallèle avec le travail de la couleur, ne renseigne jamais sur la tournure dramatique des épisodes du film, mais, imprégnant les séquences d’une ambiance précise et déterminée, conduit le déroulement du long-métrage en ses propres termes. Si les premières scènes s’accordent avec du blues, les passages suivants évoluent au rythme d’une partition nettement plus orienté vers le rock’n’roll. La scène dévolue à la performance musicale de Joe Strummer est significative dans la mesure où elle déclenche un rebondissement de l’intrigue. A l’accablement du début s’oppose là, chez le personnage, une recrudescence d’adrénaline.

La liberté du regard

Sur le modèle de tous les personnages des films de Kaurismäki, Henri Boulanger se trouve confronté à certains choix. La nature des rencontres qu’il effectue et des évènements qui le concernent conduit le protagoniste à se forger peu à peu une nouvelle identité. Le monde, au fil de l’intrigue, prend un sens que le personnage ne soupçonnait guère au début.

Résolu à ne pas représenter le réel en soi (ou presque, à l’en croire les premiers plans quasi documentaires du film), mais à donner corps à une série de forces expressives au travail, Kaurismäki choisit de traiter sur un plan objectif les termes constitutifs d’une certaine subjectivité. Portée par le regard du personnage d’Henri – et par là, du cinéaste lui-même, la représentation de Londres se dote d’une opacité sémantique particulièrement fine et toujours plus prononcée.

Suscitant l’attention du spectateur au sens du moindre détail, le cinéaste nous apprend, par le biais d’une telle conception de l’image, à regarder les choses autrement et en toute liberté, sans désormais avoir à les subir.

Aki Kaurisamäki : régards d'un cinéphile.


par Francesco Capurro

Profession : cinéphile.

« Mon premier souvenir d’Aki Kaursimaki remonte aux séances de la cinémathèque, qui se sont tenues jusqu’à 1979 (…) j’ai encore très présente à l’esprit l’image de ce jeune homme du premier rang, identifiable au premier coup d’œil comme un cinéphile type, parfois penché en avant, concentré et attentif, parfois affalé d’un air rêveur ». Peter Von Bagh.

Enfant du cinéma, Kaurismäki nourrit son désir au fil des séances, plongé dans l’obscurité des salles finlandaises, endurant les longs hivers au fil des projections, des débats, des réflexions. Question d’amour, sans doute, de génération, aussi.
Né en 1957, il entre dans l’âge adulte au milieu des années 70, autrement dit, trop tard : après Godard, dont il admire les intuitions et après Truffaut et son acteur fétiche, Jean Pierre Léaud ; après l’âge d’or du cinéma hollywoodien dans lequel plus tard baigneront ses personnages nostalgiques; après le cinéma muet et son économie des dialogues et d’intrigues qui le fascine tant; après le Néoréalisme et sa confiance, naïve( ?), dans un cinéma capable d’agir sur le monde.
Il arrive au moment où le cinéma, avec un grand C, commence à être montré, préservé : il a donc la chance, de voir aisément les films qui ont fait l’histoire du 7ème art, mais cela provoque en lui une certaine nostalgie qui ne le quittera pas : ces films sont désormais derrière lui et que le paysage cinématographique contemporain lui ressemble de moins en moins : Que reste-t-il à faire ?

Et bien sortir de la salle pour passer derrière la caméra, tout naturellement, presque « par accident », comme au temps des jeunes turcs.
Mais devenir réalisateur n’est pas chose simple, surtout pour un jeune provincial, fils de commerçant (son père était VRP), au parcours sinueux, perdu entre des études de sociologie et de journalisme suivies avec intérêt mais sans conviction.
Jugé « trop cynique », il est recalé au concours d’entrée de l’Ecole de cinéma d’Helsinki. Kaurismäki devra donc se former en autodidacte, en suivant son frère ainé Mika (accepté, lui, à l’école de cinéma de Munich) et en continuant à nourrir sa passion en tant que critique pour la revue Filmhullu, dirigée par son ami Peter Von Bagh, programmateur de la cinémathèque d’Helsinki et future figure de la cinéphilie internationale. C’est le début des années 80, le jeune Aki dévore trois films par jour, rêvant déjà d’en faire…

La première occasion de débuter dans la création lui est donnée en 1983, quand il écrit le scénario du film Le Menteur, dans lequel il interprète aussi le premier rôle, à la manière de Jean Pierre Léaud.
Toujours avec son frère, il fonde à la même époque une société de production, la Villealpha (le premier amour ne s’oublie jamais) et produisent à eux deux, jusqu’à 1/5 du cinéma finlandais ! Après le départ de son frère de la société, Aki poursuivra sa carrière de producteur en créant la Societé Sputnick (encore une fois la référence est claire) et fondera, avec Peter Von Bagh, le festival de cinéma « Le soleil de minuit », situé à l’autre bout du monde, au-dessous du cercle polaire arctique, c’est dire si sa maladie du cinéma était contagieuse !

Filmer sans contraintes : être ou ne pas être un Auteur.

En ce début des années 80 bouillonnant d’activités, Aki Kaursimaki se lance également dans la réalisation de son premier long-métrage, avec le culot et la passion d’un débutant : porté par l’irréfrénable désir de relever le défi, il choisit d’adapter Crime et Châtiment, (rien de moins), le chef d’œuvre de Dostoïevski, à propos duquel même Hitchcock avait déclaré qu’il n’oserait pas tenter une transposition sur grand écran !

Décomplexé et avec la liberté de ton héritée de ses grands frères de la Nouvelle Vague, Kaurismäki à 26 ans, n’a pas peur de se frotter aux classiques, de s’en emparer, de le transposer dans son temps: son amour pour le cinéma et la littérature l’autorisent à tutoyer les grands noms, qui sont pour lui plus des compagnons de route que des divinités intouchables panthéonisées. Ainsi, après Dostoïevski, viendra le tour de Shakespeare, en 1987, avec Hamlet goes buisness, adaptation tragi-comique de l’impérissable classique anglais…

Mais cette liberté n’est pas uniquement due à l’insouciance de son jeune âge : c’est un choix revendiqué et assumé, indissociable de ses activités de producteur, critique et même exploitant (il tentera, sans grand succès de sauver des salles d’art et essai d’Helisnki). Intransigeant, et jusqu’au-boutiste comme ses personnages, il ne se contente pas uniquement de faire du cinéma, il en épouse la cause, et se charge de la mission de le défendre : c’est pour cela qu’il se sent légitimé pour endosser le blouson, un peu usé, d’Auteur : « Oui, je suis un auteur comme on dit. Pour moi être un auteur signifie que personne ne vous dirige, il n’y a pas de producteur, sinon toi même. C’est quand vous avez les pleins pouvoirs, et que vous décidez en toute liberté ». Encore un combat donquichottesque, mené par d’autres bien avant lui, et qui, en cette fin de siècle, parait déjà ringard ou, au mieux, romantiquement nostalgique.

Il n’empêche qu’avec cette rigueur et cette indépendance, Kaurismäki a réussi à bâtir, au fil des années, une œuvre dense, au rythme intense d’un film par an. Avec la même volonté que le groupe « Leningrad Cowboys », venu de nulle part et parti pour l’Amérique en quête de fortune, (voir Leningrad Cowboys go to America et sa suite Leningrad Cowboys Meet Moses) Aki Kaurismäki, , Kaurismäki commence à se faire connaître hors de son pays.

Son intérêt croissant vers les rouages parfois cruels, et souvent injustes, de la société, lui vaut l’étiquette de cinéaste « engagé » ou « sociale », catégories dans lesquelles le réalisateur ne se sent pas véritablement à l’aise. Certes il décrit la condition misérable du sous-prolétariat urbain, jusqu’à en faire une trilogie baptisée « prolétarienne » (Shadows in Paradise, Ariel, La fille aux allumettes) mais il connaît suffisamment le cinéma, pour ne pas croire au mythe du film social, ou engagé.

S’éloignant ainsi du réalisme, qu’il juge cruel, il opte pour une style épuré, soumis à une exigence esthétique et artistique, qui aboutit à une élaboration formelle fort éloignée de la rhétorique de la « tranche de vie ». Partant du quotidien et de l’ordinaire, il construit, sur des intrigues minimes, de véritables fictions, empruntant les schémas narratifs des récits mélodramatiques ou noirs, tout en les dépouillant de toute tonalité pathétique ainsi que de l’attente haletante du dénouement.

De cette approche, il en découle donc non seulement la description d’une réalité sociale, mais une vision de l’homme face à la fatalité de la mort, le dilemme de l’amour, et aux choix que la vie lui impose, thèmes qui trahissent l’héritage de ses autres grands amours : Kafka et l’existentialisme. Ces préoccupations seront au centre de ses films suivants, La Vie de Bohême (1992), tourné à Paris et adapté du roman de Murger, Au loin s’en vont les nuages (prix œcuménique au festival de Cannes 1996), jusqu’à Les lumières du faubourg (2002), polar encore une fois construire à partir d’une histoire d’amour, teintée de la mélancolie froide de la banlieue d’Helsinki.

Tout à fait pris dans ces questionnements, J’ai engagé un tueur (1991) est un excellent échantillon, qui permet d’analyser la manière dont Kaurismäki arrive à construire une œuvre extrêmement riche du point de vue de la recherche artistique, visuelle et sonore (la couleur mais également la musique sont les véritables piliers de ce film) et des idées. « Construit comme un film abstrait » ,selon Von Bagh, il est pourtant bien ancré dans les faubourgs grisâtres de Londres, au moment où la capitalisme rampant impose des licenciements qui appauvrissent la population…




16.1.09

DELIRE HYPNOVISUEL


Par Mathilde Durieux


Au fil des œuvres et des territoires géographiques et thématiques, Lars Von Trier s’est bâti une réputation de furieux misanthrope, dont les fables seraient teintées d’autant de pessimisme que de rhétorique hypnotique. De cette perpétuelle recherche d’ « effet », aussi bien causal que stylistique, on a surtout retenu quelques-unes des traces les plus poignantes de toute l’affection que ce cinéma holistique peut avoir, au fond, pour l’être humain : la pudeur vibrante de Bjork dans Dancer in the dark, la rage enfouie de Nicole Kidman dans Dogville, la tristesse des yeux d’Emily Watson dans Breaking the waves. Car les films de Lars Von Trier ont beau dresser le même constat d’une faille contenue dans le vaste système humain, et s’attacher, chacun à leur tour, à rétablir l’équilibre moral, pour enfin ouvrir au spectateur les portes de l’éternité vertueuse, il n’en demeure pas moins que chaque oeuvre se fait surtout le portrait déchirant de lucidité de ceux qui osent s’écarter du troupeau. Puisqu’il est de fait question, tout au long de cette quête qu’ont entamée bien avant lui d’autres aventuriers du genre comme Balzac et sa Comédie humaine, de ce qui constitue la vraie nature humaine, au-delà de tout manichéisme, c’est avant tout au cœur des interactions sociales que le cinéaste traque cette substance véritable, cette humanité à l’état pur. Surtout, c’est le témoignage de la mort annoncée de l’identité psychique individuelle, étouffée par un groupe sans cesse filmé comme étourdissant, annihilant, que Lars Von Trier tente de recueillir.


Métaphore filée

Or, si la filmographie de Lars Von Trier contient dans chacun de ses plans un peu de ce léger regard surplombant, un certain recul vis-à-vis du reste de l’humanité porté, notamment, par une voix-off omniprésente, Europa est certainement l’une des œuvres du réalisateur dans laquelle se lit le plus précisément une forme de dégoût de la faiblesse humaine, de ses travers et lâchetés quasi organiques. Avec Europa, Lars Von Trier a en effet décidé, fidèle à sa méthode interactionnelle, de poursuivre ses observations sociétales européennes – débutées avec The Element of Crime (1983), puis Epidemic (1987), et pointe de la caméra une forme de complaisance toute européenne à se réfugier dans ses cauchemars historiques. Jean-Marc Barr - dont l’homogénéité parvient à apaiser, parfois, le délire ambiant, incarne, hypnotisé par la vois off qui ouvre le film, le jeune américain d’origine allemande Léopold Kessler, venu à Francfort apprendre aux côtés de son oncle le dur métier de contrôleur de wagon-lit pour la compagnie de trains Zentropa, et qui y rencontre la fille du directeur, Katarina Hartmann. Parcourant depuis son wagon-lit l’Allemagne des lendemains de la guerre en 1945, Léopold fait progressivement le constat, au long de ce qui ressemble fort à son propre roman d’apprentissage, que l’élan de reconstruction impulsé artificiellement par les Alliés n’a pas encore atteint les foyers plus ou moins reculés de nazisme persistant – dont les figures allégoriques, dans la poétique de Lars Von Trier, sont des loups-garous. Ici-bas, chacun doit encore faire le choix décisif, au terme d’un dilemme cornélien, de son appartenance à l’un ou l’autre des deux camps, de son adhésion à l’un ou l’autre des systèmes de valeur.

L’Europe est filmée de façon abstraite, l’Allemagne est un territoire conceptuel dont les frontières intérieures, tracées par les Alliés, sont autant de lignes composant une schizophrénie destructrice, le propos est plus que jamais généraliste et l’allégorie assumée, dans une débauche imaginative remarquable. C’est justement ce recul qui permet à Europa, dans toute sa permissivité stylistique, de gagner en légèreté par rapport à d’autres œuvres de Lars Von Trier : le discours n’a peut-être jamais été autant politique et pourtant Europa paraît comme dégagé de toute implication narrative – et réaliste. Loin de tout propos démonstratif, le film acquiert sa force de la suppression progressive qui s’y opère des repères habituels de représentation à l’écran. Ce sentiment d’irréalité, cet imperceptible décalage entre le creux de l’image – l’action, et sa surface, rendue complexe par l’utilisation de tout ce que le langage cinématographique peut offrir comme possibilités de distorsion de l’image, sont présents aussi bien dans les œuvres de science-fiction que dans le genre fantastique et justifiés, ici, par le phénomène d’hypnose dans lequel est plongé le héros au début du film.
La réalité, entraperçue entre les séquences hallucinatoires, est fragmentée à l’extrême. L’ « hypnovision », selon la définition donnée par Lars Von Trier lui-même – « Europa » de Lars Von Trier : un certain cauchemar expressionniste in Films Cultes – Culte au film, Gilles Visy, Publibook Université, 2005 – peut opérer : « le spectateur voyagerait dans le film sans grande résistance », « il se laisserait manipuler dans ce cauchemar visuel et le cinéaste tirerait les ficelles de l’horreur et de cette forme de dérision qui n’est pas toujours visible à la première lecture d’Europa ».

Schizophrénie stylistique

S’il est question avec Europa de bousculer la forme jusqu’à atteindre, par une codification poussée à l’extrême, une certaine schizophrénie stylistique, c’est surtout parce que cette surcharge sémantique autorise le désengagement affectif du spectateur à l’égard de ce qui est montré, donc une forme de lucidité distante, de maturité du regard. Europa est de ce fait très loin de provoquer la même empathie spectaculaire que d’autres œuvres du cinéaste, travaillées elles aussi par le souci de persuader davantage que celui de convaincre, mais de persuader par l’affect et non par les sens premiers, comme ici la vue et l’ouïe. Lars von Trier développe ainsi dans ce film une stylistique binaire, structurant un polymorphisme qui contient autant la synthèse de multiples influences que la modernité d’un regard troublé, confus, portant en son sein la déliquescence du sujet filmé.

Au premier abord très éclaté, tant d’un point du vue purement formel que dans le cours que prend un récit attiré par divers horizons, Europa fait peu à peu apparaître une ossature visuelle et une trame narrative dédoublées symétriquement, semble-t-il guidées par le dessin des rails parcourus par le wagon-lit Première classe de Léo. Pris par l’hypnose dans laquelle est entré dès les premières minutes de l’œuvre le spectacteur, incarné par Jean-Marc Barr, on se laisse bercer sans broncher entre les différents états perceptifs de ce dernier, balancés, au gré des paysages humains et visuels, entre couleur et noir et blanc, premier et second plan, l’œil hésitant sans cesse entre le flottement indistinct du rêve et la rigoureuse précision de l’image réelle. Les surimpressions de couches d’images et projections frontales ont cela en commun qu’elles permettent d’interroger l’image, et notamment de mettre en question la correspondance habituelle entre une certaine grammaire stylistique et un système de valeurs déterminé. Ainsi, et comme l’indique Gilles Visy dans l’ouvrage cité plus haut, Europa se structure formellement autour de deux champs sémantiques visuels : celui du destin, de la fatalité tragique, et celui de la prise de conscience. En d’autres termes, Europa s’articule entre deux systèmes visuels de correspondances : la volonté, d’une part, de souligner stylistiquement la charge émotionnelle contenue dans les séquences où la fatalité se fait jour, de jouer sur l’affect et l’empathie en utilisant les symboliques visuelles fournies par l’abécédaire originel du langage cinématographique, et d’autre part, le caractère pédagogique conféré parfois aux images, facilitant la prise de conscience par le renversement de ces mêmes symboliques.

Ainsi, le polymorphisme qui caractérise Europa décline, à travers ces deux champs sémantiques, une vaste palette d’outils formels : du grain de l’image et du travail sur l’éclairage, reproduisant l’effet usagé des pellicules des années 1940, justement, à l’utilisation aléatoire du noir et blanc et de la couleur, ainsi que de différentes focales, en passant par la perspective des plans bousculée par les projections frontales, Europa oscille perpétuellement entre cynisme et lyrisme. Les apparitions de la couleur, très mesurées, sont surtout extrêmement signifiantes : apposée ponctuellement grâce au procédé de surimpression, celle-ci, quand elle ne désigne pas le cœur émotionnel de l’action en ne couvrant qu’une seule partie de l’image, annonce la portée dramatique des événements à venir. Pour exemple cette séquence où l’on découvre qu’un enfant, passager du wagon-lit dans lequel Léo est contrôleur, s’apprête à assassiner le vieux couple qui l’a hébergé dans son compartiment, avec son frère. Alors que l’une des munitions du revolver que le garçon tente de charger tombe à ses pieds, le premier plan se remplit soudain de ces derniers ainsi que de la balle, par projection frontale, avant de se charger de couleurs ; tandis que le couple, resté minuscule au second plan, et dont l’attention a été attirée par la cartouche tombée au sol, demeure en noir et blanc. Lyrisme de teintes vives appelant l’émotion, scepticisme d’une perspective brisée… Lorsque Léopold rencontre Katarina, le visage de celle-ci se pigmente à mesure que l’attrait qu’elle exerce sur Léopold grandit. Et, quand l’idéalisme de Léo mérite d’être souligné par l’image, le visage de Katarina s’agrandit jusqu’à occuper l’ensemble du second plan, noyant ainsi le jeune apprenti contrôleur au premier plan. De fait, si la couleur semble s’associer naturellement aux cœurs émotionnels de l’action, et pigmenter les allégories sentimentales et divers instants tragiques qui parcourent le récit, le jeu sur les distances focales et la confusion que celui-ci entraîne entre les plans opèrent au contraire un certain décentrement du creux de l’action, dont la disproportion incite à prendre un certain recul sur l’image.

Il semblerait que ce soit là le parti pris théorique aussi bien qu’esthétique de Lars Von Trier dans son approche de la petite et de la grande histoire : provoquer l’empathie pour la petite en soulignant les nœuds visuels de l’affect, mais ne jamais se départir du second degré, d’une forme de conscience lucide dans l’appréhension de l’image, lorsque l’on aborde l’Histoire, la grande. Ce cynisme revendiqué et contenu dans le balancement entre un premier et un second plan démesurés, se lit au niveau du récit dans la dénonciation des alliances d’intérêts entre Eglise, armée et industrie autant que du silence qu’achètent les anciens nazis aux juifs, et dans ces enfants déjà loups-garous. Lars Von Trier paraît ainsi désirer, avant tout, se départir d’un certain manichéisme de convenance dans l’approche de l’Histoire, en gommant, notamment, la frontière temporelle entre un avant et un après, signalant par là le danger qui consiste à lire l’histoire derrière une vitre, comme si tout ce qu’elle contenait était parfaitement révolu… Inscrivant Europa à l’encontre du florilège de littérature et de films, de réflexions philosophiques et politiques consacrées à cette période, et qui se prolongent à l’heure actuelle dans des téléfilms, Lars Von Trier choisit la figure du loup-garou, allégorie de l’ouvrier du totalitarisme – ici le nazi - autant que de son prolongement, le terroriste, pour universaliser son propos et le rendre atemporel. D’ailleurs, même la compagnie de trains Zentropa contient, dans son fonctionnement et dans la terreur que la hiérarchie imprime sur Léo, un peu du fonctionnement d’un régime totalitaire – tout en rappelant Brazil (T. Gilliam).

Hypnose utopique

Europa, non-lieu historique (le paysage de l’Allemagne qui y est proposé présente plus de symptômes de déconstruction que de reconstruction), et géographique (cette même Allemagne est en outre morcelée et rendue artificielle par les frontières redessinées par les Alliés au lendemain de la guerre), ressemble à s’y méprendre à une utopie telle qu’en écrivaient Thomas More, Marivaux ou Voltaire : étymologiquement synonyme d’un lieu qui n’existe pas, nulle part, l’utopie a en outre ceci de commun avec Europa qu’elle s’attache par définition à dessiner les contours d’un monde meilleur, d’une société humaine idéale. Une forme d’impasse conceptuelle, donc source de cynisme, que Gilles Visy nomme « outre-monde », à savoir un autre monde, d’outre-tombe - situé dans un passé révolu et hanté. Cette impression de non-lieu est renforcée techniquement par un décor projeté sur un écran translucide derrière les acteurs, appuyant la sensation d’irréalité et la perte de repères par la confusion provoquée entre fantasme et réalité.

Lars Von Trier n’a jamais caché sa fascination pour le phénomène de l’hypnose : il semble pourtant avec Europa que l’utilisation des techniques offertes par la discipline soit plus que jamais assumée et développée. Avec cette œuvre, le réalisateur danois paraît poser les bases de la technique particulière d’hypnose dont son propre cinéma a accouché, l’hypnovision. A partir de la confusion spatio-temporelle introduite dès les premières images, la voix-off sombre et rocailleuse plongeant progressivement dans un voyage à travers l’espace – l’Allemagne, et le temps – un flash-back en quelque sorte primitif plantant l’action dans l’Allemagne d’après-guerre, Europa se prolonge au fil d’un montage hypnotique, fonctionnant par glissements sensoriels. Par une forme d’hallucination perpétuelle, le spectateur est emporté par le cours du récit jusqu’à en oublier les scènes précédentes, et ne plus même pouvoir se situer dans l’espace représenté par le décor. On passe d’une intrigue à une autre, d’un lieu et d’une ambiance à une autre confusément, dans un mouvement discret de caméra : l’action, et donc l’attention du regard, sont souvent noyées dans le discours permanent, qu’il s’agisse de celui des personnages ou de la voix off. D’une manière générale, les lois de vraisemblance sont presque toutes bafouées, autant dans le récit que dans l’image.
Ainsi Europa, à la manière d’un rêve, fait travailler à la fois fantasmes du subconscient et lucidité rationnelle, reproduisant le mouvement de la mécanique du sommeil, sans cesse brisé par les chutes effectuées par l’esprit d’un rêve à l’autre, et la cruelle désillusion que cet enchaînement chaotique contient. À l’instar de l’écriture automatique pratiquée par les surréalistes ou des collages de Prévert, Europa ressemble parfois à une juxtaposition hasardeuse d’éléments de diverses inspirations, et dépareillés. Le sentiment de surprise, d’insécurité face à l’image est quasi perpétuel, et le film se rapproche souvent de l’absurde.
Certaines séquences confinent même franchement au burlesque : ainsi de la fin du film, où Léo, pris entre le le kidnapping de Katarina et l’examen de contrôleur de wagons-lits, rappelle par sa course effrénée et angoissée à travers le train celle de Buster Keaton dans le Mécano de la Général…

Surtout, si la stylistique d’Europa permet, on l’a vu, d’initier le regard et de le guider à travers l’image, l’hypnovision, en modifiant l’état de conscience, permet de convoquer de nombreuses références enfouies dans la mémoire visuelle et affective de chacun, et au film d’absorber différents styles, de confronter discours et pensées afin d’ouvrir, encore, à davantage de pistes de lecture. Entre les clairs-obscurs expressionnistes, les tonalités orwelliennes, le néo-réalisme du Rossellini d’Europe 51 et le portrait d’une Allemagne rongée par son passé dressé par Les Damnés de Visconti, Europa avance au gré d’une voie de chemin de fer sans horizon, entre passé et présent, figures du Bien et du Mal, conscient et subconscient. Contenant sa propre définition dans un style polymorphe aussi bien que dans la volonté de se dégager de tout système de valeurs identifiable, cette œuvre semble bel et bien préfigurer un regard nouveau, absolument décomplexé.


6.1.09

L’IMAGE HYPNOTIQUE: LARS VON TRIER, CINEASTE CHERCHEUR


par Emilie Djiane


Cinéaste-Personnage, qualifié d’extrêmement tourmenté, manipulateur à l’extrême… Lars Von Trier est un des réalisateurs les plus controversé de sa génération. Ces déclarations provocantes, médiatisées comme de vrais coup d’éclats (marketing) suscitent encore et toujours les réactions aussi bien de ses fervents opposants que de ses inconditionnels passionnés. Habitué des festivals (pas un de ses longs-métrages n’a manqué la sélection du Festival de Cannes), sa filmographie laisse entrevoir ses étapes artistiques et se diviserait en trois trilogies : Autour de l’Europe avec The Element of Crime (1983), Epidemic (1987) et Europa (1991) - Autour du cœur avec Breaking the Waves (1996), Les idiots (1998) et Dancer in the Dark (2000)- Autour des Etats-Unis avec Dogville (2003), Manderlay (2005) et prochainement Washington.

Né le 30 avril 1956 à Copenhague d’un père haut fonctionnaire juif, il qualifie sa jeunesse d’extrêmement (voir trop) libre. Fils unique, il évolue dans un univers bourgeois, poussé par sa mère (sympathisante communiste) vers les pratiques artistiques. Dans cet environnement, le jeune Lars Trier, décide seul, à 11 ans, de quitter les bancs de l’école. Ses journées sont alors rythmées par la venue du précepteur et ses pratiques artistiques, principalement cinématographiques grâce à une caméra super 8. Ce manque de repères, la relation particulière entretenue avec sa mère, marquent encore aujourd’hui la personnalité et seraient une clé d’entrée dans la compréhension dans le processus créatif du réalisateur : l’extrême contrôle sur le tournage, la direction du spectateur par une abondance de procédés cinématographiques lourds (plans larges et longs travellings, voix-off omnisciente, stylisation de l’image, rapide alternance de cadrages et de focales…).

Il entre en 1979 à l’Ecole Nationale du Film du Danemark, en section mise en scène. Toujours à l’écart, il ne se fait que peu d’amis. Il rajoute d’ailleurs à cette époque la particule « Von » à son nom. Par « monumentale auto-vénération », « pour être quelqu’un », mais aussi en hommage aux Jazzmen (qui usaient les titres comme Duke ou Count) et aux réalisateurs européens Stroheim et Sternberg. En 1982, son film de fin d’étude Images d’une libération obtient le Prix spécial du Jury du Festival de Munich et contribue à forger son image de cinéaste novateur et exigeant qu’il affirmera ensuite avec les films de sa première trilogie dont Europa fait partie (et pour lequel il obtiendra le Prix du Jury du Festival de Cannes en 1991). Cinéaste de l’image, ses films sont qualifiés de véritables expérimentations formelles à chaque fois renouvelées, d’une éblouissante virtuosité baroque et traitant de ce qui aparaîtront rapidement comme étant ses thèmes de prédilection: le droit à la différence, la domination du Mal et les difficultés de ses personnages, véritables anti-héros, à faire triompher le Bien.

Il ouvre progressivement son œuvre au succès public, avec de grandes productions internationales, à la stratégie de diffusion éclatante (Breaking the Waves) et avec la création en 1992 de sa maison de production Zentropa. Evolution qu’il cherchera plus tard à rejeter à l’occasion du Centenaire du Cinéma en 1995, où il énonce le manifeste d’un nouveau mouvement: Le Dogme 95. Par un ensemble de 10 règles pragmatiques (le Vœu de Chasteté), le Dogme entend mettre fin à la notion d’auteur et libérer le réalisateur des contraintes techniques cinématographiques. Il critique la vacuité de la perfection technique des grandes productions qu’il qualifie de sans but et remet au coeur du dispositif cinématographique l’acteur pour une meilleure prise sur le vif. Le Dogme ne tarde pas à devenir un label où bientôt nombreux réalisateurs du monde entier viendront déposer leurs films. Mais encore un paradoxe de notre réalisateur se trouve dans le fait que seul Les Idiots (1997) se verra estampiller du label avant de confesser que la réalisation du film n’avait pas suivi les préceptes du Dogme durant sa réalisation.
Avec Dancer in the Dark, Lars Von Trier obtient finalement en 2000 la Palme d’Or et offre à la chanteuse Björk le Prix d’Interprétation Féminine pour son premier rôle au cinéma. Les perpétuelles expérimentations du réalisateur se manifestent dans le film par l'intégration de parties chantées d’une extrême légèreté dans l'univers noir, pessimiste et dramatique habituel de l’univers du cinéaste.
Il revient au Festival de Cannes en 2003 avec le premier film de sa trilogie américaine Dogville. Une nouvelle fois, Lars Von Trier connaît les fortes réactions du public en proposant un film au décor unique et dépouillé d’une scène de théâtre.

Lars Von Trier aime déstabiliser, semer le doute… sur lui, ses films, ses croyances. Accusé de méchanceté et de tyrannie durant les tournages, ses rares proches prendront sa défense en le qualifiant de dernier Chevalier du Moyen Age, guidé par un grand sens moral et une obsession dévorante de faire du cinéma. Lors d’une interview accordée aux Cahiers du Cinéma à l’occasion de la sélection de Europa au Festival de Cannes en 1991, le Jeune Lars Von Trier qualifiera ses films de manière un peu obscure de classiques/modernes. Il confessera sa volonté de puiser dans le patrimoine cinématographique tout en voulant s’inscrire dans la modernité par l’expérimentation. Il confessera aussi sa fascination pour l’hypnose et revendique son univers cinématographique éloigné de la réalité. Sans chercher à en tirer l’essence, ni à se rattraper à une quelconque logique, il appartient au spectateur de plonger dans cet univers, accepter l’hypnose des images mises en mouvement faisant de l’expérience cinématographique, plus qu’un moment divertissant, une projection marquant les esprits et de laquelle nous ressortirions transformé ? Le Rendez-vous pour le 15 janvier est pris alors...

31.12.08

Prochaine séance... EUROPA


Le monde a ses couleurs... Chaque époque en est imprégnée… Après le Rouge de la Suisse des années 90, les Néons Thaïlandais du nouveau millénaire, laissons à présent l’écran au Noir et Blanc de l’Europe d’après guerre.

La prochaine séance des Couleurs de la Toile sera l'occasion d'explorer les débuts d'un cinéaste aujourd'hui unanimement reconnu : Lars Von Trier. Infatigable expérimentateur, à l'ambition sans mesures, il dresse avec son troisième film Europa le récit épique du vieux monde, entre destruction et renaissance.

Simple contrôleur de train, Léopold Kessler (interprété par Jean-Marc Barr) erre, tel un candide perdu, dans les gris d’une Allemagne en reconstruction. Mais l’espoir ne manquera pas de marquer sa présence… en couleur…

Quand, comment, pourquoi la couleur apparaît ? S'agit-il de grand art ou de pastiche ? De la mégalomanie ou du talent ? L'équipe du site www.iletaitunefoislecinema.com tentera avec vous, en direct, à la fin de la séance d'apporter des réponses à ces films qui ne finiront jamais d’interroger les spectateurs et partager les avis...

Si vous voulez acheter les billets pour la sèance à prix rèduits, rendez vous sur:

http://www.billetreduc.com/26396/evt.htm

n'hesitez pas !



1.12.08

Hou Hsiao-hsien : présentation...


par Valentine Vigour

Quand Hou Hsiao-hsien fut découvert en France au milieu des années 80, notamment via une série d’articles sur le renouveau du cinéma asiatique publiés dans les Cahiers du cinéma, il était déjà une des figures de proue d’un mouvement auquel on ne tarda pas à donner le nom de « nouvelle vague taïwanaise ». Né en 1947 à Canton, dans une Chine méridionale alors ravagée par la guerre civile entre les forces nationalistes et la guérilla communiste menée par Mao Zedong, sa famille émigre à Taïwan alors qu’il n’a que 18 mois. Son œuvre de cinéaste porte d’ailleurs les stigmates de cette identité meurtrie, schizophrène, écartelée entre la Chine continentale et Taïwan, qui s’enracine dans sa petite enfance. Orphelin très tôt, adolescent désœuvré et délinquant, il découvre le cinéma lors de son service militaire et ambitionne dans un premier temps de devenir acteur. Mais, comme il le confiera plus tard à Olivier Assayas : « J’ai compris que pour devenir une vedette il fallait être grand et beau. Moi, je suis petit. » Il se tourne alors vers la réalisation, métier plus démocratique de ce point de vue-là, signe quelques comédies populaires qui recueillent un franc succès, jusqu’à ce que sa rencontre avec Chu Tien-wen, intellectuelle sino-taïwanaise et écrivain précoce déjà reconnue, et la collaboration fructueuse qui s’engage entre eux ( Chu Tien-wen sera la coscénariste de presque tous les films de Hou, dont Millenium Mambo) le fasse accéder réellement au statut d’auteur, tel que l’on entend ce terme dans nos contrées cinématographiques européennes.

A partir de là, certains critiques ont proposés de décomposer sa filmographie en plusieurs périodes qui, tout en dénotant une communauté d’inspiration – l’Histoire, ses soubresauts, et ses répercussions sur les destinées individuelles –, constitue chacune une avancée dans l’édification d’un système esthétique et formel cohérent. Après un cycle que l’on pourrait qualifier d’autobiographique (qui compte entre autres des films comme Les Garçons de Fengkuei, 1983, et Un temps pour vivre, Un temps pour mourir, 1985), Hou Hsiao-hsien se détache des chroniques personnelles pour embrasser de son regard de metteur en scène une réalité historique, politique, et socio-culturelle plus ample : ce sera la trilogie sur l’histoire de Taïwan au XXème siècle (La Cité des douleurs, 1989, Le Maître de marionnettes, 1993 et Good men, Good Women, 1995), Good bye South, Good bye en 1997, et la grande fresque des Fleurs de Shanghaï (1998). Un parcours de cinéaste qui semble nous dire : il faut du temps pour revenir au présent, pour y vivre, pour le filmer. Ce sera chose faite en 2001 avec Millenium Mambo.

Suivant le même geste de recul, d’élargissement du champ qui accompagne cette vision plus englobante, totalisante de la réalité qu’il filme, Hou Hsiao-hsien va symétriquement « reculer sa caméra », l’abstraire en quelque sorte de l’espace diégétique, créant ainsi un effet de distanciation, voire d’indifférence, que le spectateur peut trouver très surprenant. Interrogé sur ce parti pris de réalisation, il l’explique par l’influence qu’a exercé sur lui un précepte issu de la pensée de Confucius qui commande de « regarder et ne pas intervenir », « observer et ne pas juger ». Cette conception de la mise en scène qui neutralise toute expression d’une subjectivité explique ainsi que HHH n’ait jamais recours à un ressort dramaturgique fort répandu, l’identification aux personnages. Sans pour autant y mettre de la froideur, sans adopter un point de vue surplombant sur l’intrigue, Hou ne cherche jamais à justifier ni condamner les motivations et les comportements de ses personnages. Cette posture théorique se traduit dans son langage cinématographique par la récurrence des plans-séquence ; l’utilisation constante de ce procédé, et la défiance sous-jacente vis-à-vis du montage qu’elle révèle, peuvent se lire comme un héritage de la culture et de la cosmogonie chinoises qui préfèrent rassembler que séparer, unifier que découper. Dans la même optique, la caméra de HHH cherchera à mettre à jour l’immanence des êtres et des choses, leur « contiguïté mentale et poétique » (Jean-Michel Frodon), le lien invisible qui les relie, plutôt que d’instaurer des oppositions, des partitions qu’en tant que chinois il ressentirait comme artificielles ou agressives Haro sur le champ-contrechamp.

Dans Millenium Mambo, Hou poursuit son ambition de dépeindre l’évanescence des rapports humains évidés de toute sa subjectivité de cinéaste ; il suit ici l’errance, les questionnements de Vicky (divine Shu Chi), ses va-et-vient entre deux hommes, son attente que quelque chose arrive enfin, mais quoi ? La mécanique du film trouve une originalité et un charme très particuliers dans la collusion entre la fluidité de la mise en scène, la douce mobilité de la caméra, et la fragmentation narrative, la dislocation de la continuité temporelle – une voix off nous raconte depuis le futur une histoire se déroulant en l’an 2000, et l’émaille d’épisodes passés. Dans ce film de fumée et d’ivresse, d’intérieurs clos, où l’on n’aperçoit jamais le ciel, l’image semble elle aussi se diluer, passer par intermittences à l’état liquide ou gazeux, pour conter une poésie du vide, de l’ennui, du clignotement. HHH capte avec grâce et crudité les irisations des corps nimbés de lumières fluorescentes des boîtes de nuit de Taipei, les variations sinusoïdales du désir dans des appartements exigus, les joies retrouvées de l’enfance dans les paysages enneigés du Japon. Vacillements d’une caméra en apesanteur, sensation d’un pur présent qui se déploie à l’infini, saturation de lumières colorées : Millenium Mambo est un film qui aurait la texture d’un rêve.

« C’est qu’il n’est pas que le film qui soit une œuvre d’art, la réflexion critique en est une aussi. Elle exige de l’amour, de la sincérité, de l’inspiration. Il y a une muse des ciné-clubs » André Bazin.

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